Le premier trillionnaire sera-t-il une IA ?
Il y a aujourd’hui environ 2 800 milliardaires dans le monde. La fortune cumulée des cinq plus riches dépasse le PIB de nombreux pays. Elon Musk a frôlé les 400 milliards de dollars.
Un trillion, c’est mille milliards. Soit 2,5 fois la fortune actuelle de Musk. Personne n’a jamais atteint ce seuil dans l’histoire humaine.
Mo Gawdat pense que quelqu’un — ou quelque chose — l’atteindra bien avant 2030.
L’équation de la concentration
Comprendre pourquoi ce chiffre est plausible nécessite de comprendre l’économie de l’IA.
La création de valeur économique a toujours reposé sur une combinaison de capital et de travail. Capital : les machines, les infrastructures, les brevets. Travail : les humains qui opèrent, développent, vendent, gèrent.
L’IA reconfigure cette équation de manière fondamentale. Elle réduit le coût du travail vers zéro pour un ensemble croissant de tâches cognitives. Un logiciel de LLM peut remplacer des dizaines d’analystes, des centaines d’agents de call center, des milliers de développeurs juniors — à un coût marginal proche de zéro une fois le modèle entraîné.
Ce qui signifie que la part de valeur créée qui revient au capital (les serveurs, les données, les algorithmes) croît mécaniquement. Et le capital est concentré.
En 2026, six entreprises — Microsoft, Google, Amazon, Meta, Apple, Nvidia — représentent plus de 40% de la capitalisation boursière du S&P 500. Ce n’est pas une coïncidence : ce sont exactement les entreprises qui possèdent l’infrastructure IA.
Pourquoi « avant 2030 »
La prédiction de Gawdat repose sur une dynamique de rendements croissants spécifique à l’IA.
Contrairement à une usine traditionnelle (dont la capacité est physiquement limitée), un modèle d’IA peut être répliqué à l’infini pour un coût marginal presque nul. La première copie de GPT-5 coûte des milliards à entraîner. La milliardième copie coûte quelques centimes à héberger.
Plus un modèle est utilisé, plus il génère des données qui permettent de l’améliorer, qui attirent plus d’utilisateurs, qui génèrent plus de revenus, qui financent l’entraînement de la prochaine version. C’est un cycle de renforcement.
Les entreprises qui contrôlent les modèles fondamentaux — les « foundation models » — sont en train de capturer une part de la valeur économique mondiale qui n’a pas d’équivalent historique. Et cette dynamique s’accélère.
Le capitalisme peut-il survivre à ça ?
Gawdat pose la question directement, et c’est peut-être la plus importante de l’article.
Le capitalisme moderne repose sur un principe fondamental : les travailleurs gagnent des salaires, dépensent ces salaires pour consommer des biens et services, ce qui finance d’autres entreprises qui embauchent d’autres travailleurs. La demande effective vient des ménages.
Si l’IA remplace massivement le travail humain, le coût du travail chute. Les entreprises s’enrichissent. Mais les travailleurs qui ont perdu leur emploi ou vu leurs salaires baisser consomment moins. La demande effective s’effondre. L’économie entre dans une spirale descendante.
Ce n’est pas un scénario de science-fiction. C’est la même mécanique que la grande dépression — sur-accumulation de capital, effondrement de la demande — mais entraînée par la technologie plutôt que par une crise financière.
Gawdat ne prétend pas savoir comment ce scénario se résout. Il signale l’instabilité structurelle.
Les scénarios
Scénario 1 : Le revenu universel de base.
Certains économistes et certains acteurs tech (Altman lui-même a financé des études sur le sujet) proposent que les gains de productivité générés par l’IA soient redistribués via un revenu universel. Le « dividende IA » financerait la transition pour les travailleurs déplacés.
Problème : qui collecte ce dividende ? Sur quelle base fiscale ? Dans un monde où les entreprises IA sont internationales et optimisent leur domiciliation fiscale, la question de l’extraction est fondamentale.
Scénario 2 : La régulation agressive.
Les gouvernements imposent des taxes sur l’utilisation de l’IA, des quotas d’emploi humain, des obligations de partage des données. L’Europe est la zone géographique la plus susceptible d’aller dans cette direction.
Problème : si une seule grande économie régule agressivement et que les autres ne le font pas, elle se retrouve en désavantage compétitif — ce qui crée une pression vers le bas sur toutes les régulations.
Scénario 3 : La rupture.
L’inégalité atteint un niveau politiquement insoutenable. Les troubles sociaux forcent une réponse politique radicale — nationalisation, redistribution forcée, ou au contraire, régime autoritaire stabilisant la situation par la coercition.
C’est le scénario que Gawdat juge le plus probable à court terme si rien ne change. Sa « décennie de tumulte ».
Ce que le premier trillionnaire représente vraiment
La question « le premier trillionnaire sera-t-il une IA ? » est rhétorique — légalement, une IA ne peut pas posséder de propriété. Ce sera un humain, ou une entreprise.
Mais derrière la formule, il y a une question plus sérieuse : à qui appartient la valeur créée par l’IA ?
Pour l’instant, la réponse est simple : à ceux qui possèdent les modèles, les données et l’infrastructure. Une poignée d’entreprises américaines et leurs actionnaires.
Cette concentration n’est pas une loi naturelle. C’est le résultat de choix politiques, de régulations (ou de leur absence), de qui a eu accès au capital de départ pour construire ces systèmes. Elle peut être modifiée.
Mais modifier la trajectoire de concentration du pouvoir économique dans une période de disruption rapide nécessite exactement ce qui manque le plus : une volonté politique anticipatrice, avant que les équilibres soient figés.
Le premier trillionnaire — humain — sera probablement là d’ici 2028. La vraie question est ce que les démocraties décident d’en faire.
Source : Mo Gawdat, ex-CBO Google X — https://www.youtube.com/watch?v=RwlgFC6S-OE