Stargate : quand l’IA consomme une ville entière
500 milliards de dollars. Un bâtiment de la taille de Central Park. Un million de puces informatiques. Une consommation d’électricité supérieure à 20% de la capacité de la ville de New York.
Bienvenue dans Stargate — le centre de données qu’OpenAI construit à Abilene, au Texas.
Ce n’est pas de la science-fiction. La construction est en cours. Et Stargate n’est pas une exception : c’est l’avenir de l’infrastructure IA.
L’échelle qui rend les chiffres abstraits
Quand on parle de gigawatts et de milliards, les chiffres perdent leur sens. Essayons de les ancrer.
1 gigawatt, c’est ce que consommera le seul site d’Abilene. C’est 20% de la puissance électrique totale de New York City. Pour alimenter un unique centre de données.
500 milliards de dollars, c’est l’investissement annoncé pour le projet Stargate au total — incluant d’autres sites. À titre de comparaison, le PIB annuel de la Belgique est d’environ 620 milliards.
La taille de Central Park — 3,4 km², en plein Texas — occupé par des serveurs, des systèmes de refroidissement, et des infrastructures électriques.
Karen Hao, qui a documenté ces projets en détail, place Stargate dans une catégorie qu’elle appelle les « fusées de l’IA » : des infrastructures colossales qui consomment des ressources démesurées par rapport à leur utilité réelle.
Ce que personne ne vous dit sur les data centers
L’impact d’un centre de données de cette taille ne s’arrête pas à sa facture d’électricité.
L’eau. Les serveurs chauffent. Pour les refroidir, il faut de l’eau — des millions de litres par jour. À Abilene, dans une région déjà soumise à des sécheresses récurrentes, ce prélèvement crée une compétition directe avec les besoins des habitants et de l’agriculture.
L’air. À Memphis, Tennessee, le supercalculateur « Colossus » d’Elon Musk a installé 35 turbines à gaz méthane pour s’assurer une alimentation électrique indépendante du réseau local. Ces turbines rejettent des milliers de tonnes de toxines dans l’atmosphère, aggravant les maladies respiratoires — notamment l’asthme chez les enfants. Les quartiers concernés sont majoritairement pauvres et issus de minorités.
Le réseau électrique local. L’arrivée de ces mega-infrastructures augmente la demande sur le réseau régional, entraînant une hausse des tarifs pour les habitants et une diminution de la fiabilité de l’électricité pour tout le monde.
Ces impacts ne sont pas des théories. Ils sont documentés, mesurés, et en cours.
La stratégie du « scaling » a un coût
Pourquoi construire des infrastructures aussi massives ?
La réponse est dans la stratégie dominante du secteur, que Karen Hao appelle la « force brute » ou scaling : l’hypothèse que plus un modèle d’IA est entraîné sur de grandes quantités de données avec de grandes quantités de puissance de calcul, plus il sera performant.
C’est cette logique qui pousse OpenAI, Microsoft, Google et Meta à construire toujours plus grand. Non pas parce que c’est la seule façon de faire de l’IA utile, mais parce que c’est la façon de maintenir une position dominante dans la course aux modèles généralistes.
Le problème : cette stratégie a des rendements décroissants. Et ses coûts externes — environnementaux, sociaux, économiques — sont supportés par des communautés qui n’ont rien demandé.
Il existe une autre voie
Karen Hao oppose les « fusées » aux « bicyclettes de l’IA » — des systèmes conçus pour une efficacité maximale avec des ressources minimales.
L’exemple emblématique : AlphaFold, le système de DeepMind qui prédit le repliement des protéines. AlphaFold a résolu un problème biologique vieux de 50 ans, accéléré la découverte de médicaments, et contribué directement à des avancées médicales majeures.
Il utilise des données spécifiques et ciblées. Sa consommation énergétique est sans commune mesure avec celle d’un GPT-4 ou d’un Gemini Ultra. Son empreinte carbone est fractionnelle.
Et pourtant, son impact concret sur l’humanité est probablement supérieur à celui de n’importe quel chatbot généraliste.
La question qui s’impose : si l’objectif de l’IA est d’être utile, pourquoi la course au gigantisme ?
Une question politique, pas technique
La réponse est que Stargate et ses équivalents ne sont pas seulement des projets technologiques. Ce sont des projets de pouvoir.
Celui qui contrôle l’infrastructure contrôle l’IA. Celui qui contrôle l’IA contrôle — progressivement — l’économie, l’information, et les capacités militaires.
Les 500 milliards investis dans Stargate ne visent pas seulement à construire un meilleur chatbot. Ils visent à établir une position d’hégémonie technologique difficile à contester pour les décennies à venir.
C’est ce que Karen Hao appelle l’agenda impérial de l’IA. Et Stargate en est la manifestation la plus visible.
Ce que vous pouvez faire
Individuellement, pas grand chose face à un projet de 500 milliards.
Collectivement, la pression citoyenne et réglementaire a déjà contraint ces entreprises à s’expliquer sur leur impact environnemental, à publier des rapports de transparence, à revoir certaines localisations de data centers.
Ce n’est pas suffisant. Mais c’est le début d’une conversation qui était inexistante il y a cinq ans.
La prochaine étape : exiger que les benchmarks des modèles d’IA incluent leur empreinte écologique — pas seulement leur performance sur des tests mathématiques.
Un modèle qui consomme 10 fois plus d’énergie pour 5% de performance supplémentaire n’est pas un progrès. C’est un choix. Et les choix peuvent être régulés.
Source : Karen Hao — journaliste d’investigation sur les empires technologiques de l’IA. Recherches incluant des données publiques sur les projets Stargate (OpenAI/Texas) et Colossus (xAI/Memphis).
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